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À boire, à boire, par pitié

Victor Hugo, Légende des siècles, XLIV, 4, vers 10 (1859) Pour avoir été, comme les Fables de La Fontaine, appris par cœur à l'école ou au lycée, les vers de Victor Hugo finissent toujours par revenir à la plume. Presque tous les vers d'Après la bataille pourraient être cités ici :
« Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous 
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, 
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille, 
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. »
Un gémissement attire l'attention du général Hugo.
« C'était un Espagnol de l'armée en déroute 
Qui se traînait, sanglant, sur le bord de la route »,
et dont le cri À boire, à boire, par pitié éveille la compassion du vainqueur. Au moment de recevoir la gourde, le blessé se relève et tire un coup de feu sur le Français en criant Caramba...
« Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière. 
Donne-lui tout de même à boire, dit mon père »


Nerf de la guerre

L'argent

Expression attribuée à Démosthène par Eschine, contre Ctésiphon, 166, connue par Machiavel, qui la contredit dans Discours sur la première décade de Tite-Live, II, 10 (ca 1516).
Démosthène parle en fait de nerfs de la démocratie.




À tout bout de champ

De champ clos
L'expression a-t-elle poussé dans le champ du paysan sous le soc de la charrue qui au bout du champ fait à chaque fois demi-tour pour tracer son sillon, ou bien a-t-elle poussé dans le champ clos des tournois où s'affrontaient les champions de la lance et du fléau d'armes ?
La rapidité avec laquelle les chevaliers devaient faire faire volte-face à leur destrier une fois parvenu au bout du champ clos pour livrer un nouvel assaut milite en faveur de l'hypothèse des joutes médiévales. L'expression s'accorde mal en effet avec la lenteur des travaux des champs. Pour appuyer ce choix, il n'est qu'à constater l'abondance des expressions nées dans les champs clos comme sur-le-champ, prendre du champ ou entrer en lice.


Avoir les cheveux en bataille

Ordre militaire 
Au temps de la guerre en dentelles, une bataille était une troupe disposée pour le combat. Trois ordres de bataille étaient à la disposition des généraux : en carrés, en colonnes ou en rangées. Pour indiquer clairement aux sergents l'ordre de bataille choisi, les officiers prenaient soin de mettre leur chapeau en bataille : pour une formation en rangées, les pointes du bicorne étaient parallèles à l'ennemi, pour une formation en colonnes, elles étaient tournées vers l'avant. 
De nos jours, avoir le chapeau en bataille, c'est le porter tout de guingois et avoir les cheveux en bataille, c'est être coiffé à la diable.


Boire en Suisse

Il ne s'agit pas du Suisse casqué et armé d'une hallebarde, postés à l'entrée des églises, mais de ses ancêtres suisses allemands mercenaires des régiments du roi, que l'on reconnaissait de loin à leur uniforme aux larges raies colorées (les gardes suisses du Vatican sont encore habillés ainsi).
Sans doute ces rudes soldats étaient-ils de gros buveurs − on disait auparavant boire comme un Suisse − tout à fait capables de boire seuls ou entre eux. 
Mais l'expression boire en Suisse viendrait plutôt de l'habitude, propre aux pays germaniques buveurs de bière, de payer chacun son verre alors qu'en France, pays du vin, la tradition de la tournée que chacun paie à son tour est de rigueur.


Décerner la palme

Établir le palmarès

Chez les Anciens, le symbole de la victoire était agreste : couronne de laurier posée sur la tête du général victorieux ou palme remise aux premiers d'un concours, à ceux qui figurent au palmarès. 
Le laurier, consacré à Apollon, ne pouvait servir à aucun usage profane. En revanche, les longues feuilles du palmier-dattier n'étaient chargées d'aucune symbolique. C'est pourquoi elles deviendront au travers de la fête chrétienne du dimanche des Rameaux (domenica in ramis palmarum) qui commémore l'accueil triomphal fait à Jésus le jour de son entrée à Jérusalem au début de la grande semaine de Pâques par ses disciples qui répandaient des branches de palmier sous ses pas. 

Le chiche soleil de nos climats nous a contraints à remplacer les palmes par du buis.


Faire litière de

Fouler au pied
Faire litière de ses ennemis se trouve déjà dans la bouche du héros d'une chanson de geste de 1200 dans le sens de joncher le sol de cadavres, à la manière dont un palefrenier répand par terre la litière d'un animal ; d'où l'idée de mépris qui s'attache à l'expression.



Fumer le calumet de la paix

Se réconcilier 
C'est s'assurer des intentions pacifiques de quelqu'un, comme faisaient les Indiens, qui faisaient fumer à leurs voisins, en signe de paix, la longue pipe rouge nommée calumet, le calumet de guerre étant de couleur blanche ou grise. 
Le mot calumet n'a rien d'exotique, si la chose l'est : calumet n'est autre que la variante de chalumeau, désignant le long tuyau d'une pipe. On dit aussi offrir le calumet de la paix : offrir une trêve, faire la paix. 
La coutume indienne de fumer une pipe à long tuyau, symbole de participation collective, pendant les conseils, avait frappé les observateurs occidentaux. Voltaire, Chateaubriand emploient l'expression calumet de (la) paix.


Hisser le haut du pavois

Élever sur un bouclier 
Le pavois était un large bouclier d'osier renforcé de cuir, fabriqué dans la ville italienne de Pavie. 
Les gens de la Renaissance qui furent les premiers à s'intéresser à leurs ancêtres mérovingiens lancèrent la locution à propos de la vieille coutume qu'avaient les Francs de désigner leur roi en l'élevant sur leur bouclier.


Il a tiré le bon numéro

Mariage d'intérêt, mariage d'argent, mariage de raison, mariage de convenances, même mariage d'amour, le mariage a toujours été une loterie où il faut avoir la chance de tirer le bon numéro.
Comme au tirage au sort des conscrits au siècle dernier. Ceux qui tiraient le bon numéro échappaient à un service militaire obligatoire de sept années (les sept ans de raison ?)

Il pleut des hallebardes

Une pluie à vous pénétrer jusqu'aux os ! 
On s'attendrait plutôt à il pleut des lances pour qualifier une pluie pénétrante car la hallebarde n'était pas une arme de jet avec ses deux fers, l'un en pointe, l'autre en forme de croissant. 
De plus, l'expression n'apparaît que fin XVIIe siècle, à une époque où la hallebarde avait disparu depuis plusieurs siècles en tant qu'arme de guerre. Seuls les suisses d'église en étaient encore dotés. 
En fait, hallebarde se substitue bien ici au terme de lance qui avait le sens de pluie en argot. Pleuvoir à verse se disait à l'époque lancequiner.
Outre-Manche, ce ne sont pas des hallebardes ou des cordes qui tombent du ciel mais des chats et des chiens ! Les Britanniques disent : It rains cats and dogs ; l'expression évoque la rapidité des gouttes qui se succèdent comme des chiens poursuivant des chats...


La trêve des confiseurs

C'est le coup de feu pour eux 
Aux temps féodaux, l'Église imposait aux princes la trêve de Dieu, leur interdisant de combattre pendant l'Avent, le Carême et Pâques. Il existait aussi une trêve marchande pour que le commerce entre belligérants puisse quand même être assuré. Économie oblige ! 
La trêve des confiseurs est plus récente. Elle a lieu entre Noël et le Nouvel An quand l'usage veut que toutes les activités politiques et diplomatiques s'arrêtent. Il faut bien que de temps en temps les députés puissent retourner dans leur circonscription pour échanger des confiseries à la place des discours.


Le sabre et le goupillon

L'alliance de ces deux mots formait une locution courante au XIXème siècle, pour désigner les forces politiques conjointes du nationalisme et du cléricalisme.
Elle fait image et elle est d'époque, puisqu'on appelait alors, sans gentillesse, les officiers et les sous-officiers les traîneurs de sabre, et que le goupillon est l'aspersoir qui à l'église sert à prendre l'eau bénite et à la répandre sur les objets que le prêtre bénit.
Le sabre était le symbole du pouvoir militaire et le goupillon celui du clergé. Il sied, en passant, de noter que le mot goupillon est, comme 30 % des mots de notre langue, un exemple de déformation par attraction.
On disait au XIIe siècle, guipellon, au XIIIe siècle guipillon, et Ménage encore au XVIIe siècle, emploie le terme guépillon ; le mot venait de guiper (germanique weipan, festonner) qui signifiait broder d'ornements une étoffe et en particulier, la recouvrir ou de soie ou de laine.
La ressemblance du guipillon avec une queue de goupil (autrement dit de renard), et peut-être même l'emploi dans les églises de village d'une queue de renard pour l'aspersion d'eau bénite ont fait naître au XVe ou au XVIe siècle le terme de goupillon.


Ne pas faire long feu

Comme un feu de paille 
On serait tenté de croire que ne pas faire long feu est réussir, le contraire de rater, le sens de faire long feu. Eh bien non ! 
L'origine de cette dernière expression n'étant plus comprise, ne pas faire long feu se réfère ici à la fugacité d'un feu de paille.


S'en moquer comme de l'an quarante

Comme du Coran 
Mais quel est donc ce fameux an quarante ? Tout simplement la déformation du mot arabe al coran, le Coran. On comprend le dédain des croisés pour les versets de ce livre impie à leurs yeux. Et pour l'algèbre que l'on doit aussi aux Arabes, comme en témoigne l'expression voisine n'y comprendre non plus qu'à de l'algèbre ou bien à l'alcoran.
Prétextant que s'en moquer comme de l'an quarante n'est attestée pour la première fois qu'en pleine Révolution Française, certains voudraient contester cette origine pourtant de loin la plus logique. Pour eux, l'an quarante serait celui de la République à la pérennité de laquelle les royalistes ne pouvaient croire.
Mais comme les premières attestations écrites se situent dans des textes révolutionnaires, d'autres les contredisent : pour eux, il s'agirait de l'an quarante du règne de Louis XVI encore roi des Français.
Ils tombent néanmoins d'accord pour déclarer que quarante serait le chiffre de l'attente dans la symbolique des nombres. Comme les quarante jours du déluge, les quarante ans passés par les Hébreux dans le désert, les quarante heures que passa Jésus au sépulcre et les quarante jours qui passèrent ensuite jusqu'à son ascension dans le ciel. C'est aussi la durée du jeûne chez les chrétiens et les musulmans.
Ce qui confirme bien l'hypothèse de l'alcoran en an quarante.


Taillable et corvéable à merci

À l'origine, la taille et la corvée étaient des impôts, le premier levé par le roi et le second par le seigneur. Ces impôts n'étaient perçus que sur les roturiers ; seuls les nobles et les ecclésiastiques en étaient exempts, le peuple était, lui, taillable et corvéable à merci.
La taille devait tout d'abord être un impôt temporaire que les souverains levaient pour tenir lieu de service militaire et pour subvenir à l'entretien de la troupe. Elle s'appliquait à une certaine quantité de denrées que l'on coupait ou taillait en deux parts, l'une pour le souverain, l'autre pour le contribuable.
Au XIe siècle, la taille fut étendue pour participer aux frais de mariage de la fille du roi, puis pour payer les rançons et ensuite pour aider aux Croisades. De temporaire, la taille devint annuelle et les ecclésiastiques, pour imiter leur roi, décidèrent eux aussi de la percevoir sur le dos du peuple quand le pape réclamait une aide financière.
Tous les seigneurs, des plus puissants aux plus humbles, taillèrent leurs sujets à merci mais quand un gentilhomme était dégradé, lui aussi devenait taillable. Le roi avait la possibilité de modérer les excès de ses seigneurs si ceux-ci abusaient de leur pouvoir. 
Sous Louis XI, cet impôt s'élevait à 31 millions de livres, sous François Ier, il passa à 9 millions et sous Henri III, culmina à 32 millions pour descendre à 23 millions à la Révolution avant d'être définitivement supprimé... mais remplacé !

La corvée, elle aussi, était un impôt féodal payé en nature. Les serfs et gens de main morte étaient taillables et corvéables à merci, c'est-à-dire qu'ils devaient travailler un jour par semaine pour le seigneur, soit 52 jours par an. Et comme le clergé leur interdisait de travailler le dimanche et durant près de 50 jours de fêtes religieuses, les corveieurs n'avaient plus qu'environ 200 jours pour nourrir leur famille.
Aux corvées seigneuriales venaient s'ajouter les corvées royales pour l'entretien des routes et des chemins. L'impôt devenant de plus en plus lourd, les gouvernements successifs des rois Louis XII, Charles IX et Henri III, qui souhaitaient mettre un terme à la féodalité, parvinrent à en limiter les excès. Il fut ordonné qu'il ne pourrait y avoir plus de 12 corvées par an, pas plus de 3 corvées par mois et qu'elles devraient être espacées dans le temps. 
Le peuple, néanmoins écrasé par cet impôt, méprisé et traité comme du bétail, exploité sans retenue, se souleva sous Louis XIV. 
Quand, en 1673, on établit le papier timbré à un sou la feuille, puis le monopole du tabac à 20 sous la livre, la révolte fut terrible et sanglante en Bretagne où les paysans brûlèrent de nombreux châteaux après avoir molesté leurs occupants. En juin 1675, le Code paysan exigea l'abolition en Armorique du droit de champart (perception sur lhéritage) et de corvée. En 1776, Turgot fit supprimer la corvée, cet impôt inique dont l'abolition est ô combien symbolique d'une première faille dans les prérogatives et privilèges des nobles et ecclésiastiques ! La Convention nationale décida en 1793 que personne à cette date ne serait plus, en France, taillable et corvéable à merci, du moins au sens propre de la locution !


Tomber en déconfiture

Se retrouver dans la mélasse 
Rattacher la confiture et la déconfiture sur un plan sémantique paraît aujourd'hui difficile. En ancien français, l'un était pourtant le contraire de l'autre ! 
La confiture (du latin conficere, achever) était synonyme d'élaboration, de bien fait. La déconfiture qui était son contraire était donc ce qui était défait ou mal fait. 
Au temps des chevaliers, tomber en déconfiture face à l'ennemi, c'était subir une défaite complète. Au XVIIe siècle, le terme prendra son sens de déroute financière.


Un nom à coucher dehors

Avec ou sans billet de logement 
Malgré la méfiance à l'égard des brigands qui battaient la campagne, l'hospitalité n'était pas un vain mot au Moyen Âge. Le paysan comme le nobliau ne craignait pas d'ouvrir grande sa maison aux hôtes de passage et de partager avec eux le vaste lit familial où dormaient déjà son épouse et ses enfants. 
Pour cela, il suffisait que l'étranger frappant à l'huis décline une identité convenable, pas un nom à coucher dehors.
Cette hospitalité était souvent forcée quand arrivait le châtelain et les gens de sa suite. Exerçant le droit de gîte, le seigneur avait licence de jeter dehors le vilain, sa famille et ses bêtes pour prendre leur place pour la nuit ! 
Le XIXe siècle reforcera la locution en lui adjoignant avec un billet de logement. Vieille habitude des armées en campagne de réquisitionner ainsi granges et chambres en ville pour loger la troupe et les officiers contre la promesse d'un paiement ultérieur pour le comptable des armées.


Vieux routier

Le mot désignait autrefois, au sens propre, un vieux soldat, et pillard, connaissant bien les routes : « Un vieux gentilhomme, éprouvé en divers hasards, et vrai routier de guerre », Rabelais
Il désigne au figuré celui qui a de l'expérience acquise au cours des ans, et qui connaît toutes les ruses : « C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour », La Fontaine, Le Chat et un vieux Rat
« Soyez amants, vous serez inventif : 
Tour ni détour, ruse ni stratagème 
Ne vous faudront : le plus jeune apprenti 
Est vieux routier dès le moment qu'il aime »
La Fontaine, Contes