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Beaucoup de bruit pour rien

Titre d'une comédie de Shakespeare (1598) 
« Much ado about nothing »

Briller par son absence

Tacite, Annales, III, 76
Aux funérailles de Junie, sœur de Brutus, et veuve de Cassius, les images de vingt familles illustres sont exposées, « mais Cassius et Brutus brillaient par cela même que leur effigie n'apparaissaient pas » ; la formule est fixée en français par une traduction du latin de Marie-Joseph Chénier, Tibère, I, 1 (1819) : « Brutus et Cassius brillaient par leur absence ».


C'est une tarte à la crème

Vieille recette éculée
Mark Sennett a popularisé à l'écran les batailles burlesques à coups de gâteaux à la crème.
Ce qui fait que beaucoup ne comprennent plus qu'une tarte à la crème est un lieu commun, un argument rebattu. Encore moins savent que le terme a pour origine une scène de L'École des Femmes où Molière emploie l'expression dans ce sens figuré.



Changer de mari comme on change de chemise

Molière, Sganarelle, sc.5
Souhait de la femme de Sganarelle...


Dans le simple appareil (/ D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil)

Racine, Britannicus, II, 2, vers 389-390 (1669) 
Ainsi apparaît Junie à Néron.


Des larmes dans la voix

La Harpe, à propos de Mlle Gaussin, comédienne morte en 1767


En attendant Godot

Samuel Beckett, En attendant Godot (1952)
Deux clochards, Vladimir et Estragon, attendent Godot, qui ne vient pas ; ainsi pourrait se résumer une des pièces clés du XXe siècle. Qui est Godot ? Pourquoi l'attendent-ils ? Rien n'en est dit, sinon qu'ils seraient sauvés par son arrivée... Un espoir contraignant, qui les empêche d'aller chercher fortune ailleurs : 
« Allons-nous-en. 
- On ne peut pas. 
- Pourquoi ? 
- On attend Godot. » 
Ils ne peuvent même passe suicider, c'est impossible.
On a bien sûr tenté de soulever le mystère Godot, sans faire la différence entre une œuvre d'art et une devinette. Godot est-il Dieu (God), le Messie qu'on attend et qui ne vient jamais ? Les hypothèses les plus variées furent avancées, témoignant de la vitalité de la pièce qui résiste à toute interprétation. 
Ce que l'on peut dire cependant, c'est que le sujet n'est pas Godot, mais l'attente : en rompant avec la tradition théâtrale réaliste ou psychologique, Beckett parvient à explorer un comportement humain, l'attente, sans lui donner d'objet identifiable par le spectateur. L'atmosphère, les réactions, l'angoisse sont les mêmes pour tous. L'impossibilité de s'atteler à une autre tâche ; l'espoir qui, même déçu, retient de tenter autre chose ; la force que constitue, pour Godot, son absence, ou l'utilisation d'un émissaire : ces comportements universels, nous les avons tous éprouvés et l'imprécision de leur objet nous permet de nous couler dans les personnages de Beckett.



En France, tout finit par des chansons

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, V, 19 (1784)
Ainsi finit doublement la pièce, puisque c'en est la dernière phrase et qu'elle est incluse dans une chanson. C'est Brid'oison qui chante le dernier couplet du vaudeville en bégayant selon sa délicieuse habitude :
« Or, Messieurs, la Co-omédie Que l'on juge en cet instant, Sauf erreur, nous en pein-eint la vie du bon peuple qui l'entend. Qu'on l'opprime, il peste, il crie ; Il s'agite en cent fa-açons ; Tout finit par des chansons... » 

Aussi bien dans la pièce que dans le vaudeville qui la clôt, l'auteur semble avoir assemblé toutes les façons de tromper ou de dominer son prochain. Mais lorsque le bon peuple ovationne la pièce en 1784, il s'apprête déjà à chanter la Carmagnole...
Chamfort (Politique, 14) exprime ainsi une idée analogue dans ses Caractères et anecdotes : « Un homme d'esprit me disait un jour que le gouvernement de France était une monarchie absolue tempérée par des chansons. La chanson politique a toujours été un sport national. Souvent très bien tolérée, elle permet, par son effet cathartique de faire passer dans un sourire ce qui semblerait insupportable si l'on n'avait plus le droit de critiquer. »



Faisons un rêve

Pièce de Sacha Guitry (1916) 

Il grandira, car il est Espagnol

Ce vers, burlesque, si souvent cité depuis plus d'un siècle, et appliqué à des gens et à des choses d'Espagne, est tiré de La Périchole, opéra bouffe célèbre de Meilhac et Halévy, musique à flonflons d'Offenbach (1868) :
« Un an plus tard, gage de leur tendresse, Un jeune enfant dort sous un parasol... Et ses parents chantent avec ivresse :
Il grandira car il est Espagnol »
La grippe grandira, car elle est espagnole disait-on plus ou moins plaisamment, durant l'hiver de 1918, de l'épidémie d'influenza qui fit tant de victimes en Espagne d'abord, puis en France.


Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark


Shakespeare, Hamlet, I, 4 (ca 1600)
« Something is rotten in the state of Denmark. »



Je le ferais encore si c'était à refaire

Pierre Corneille, Médée, II, 5, vers 635
Popularisée par Pascal, qui l'utilise à propos du nez de Cléopâtre (Pensées, 162-413).


Je n'en pense pas moins

Molière, Le Tartuffe, II, 2 (1664) 



Rodrigue, as-tu du cœur ?

Pierre Corneille, Le Cid, I, 5, vers 261 (1636)
Don Diègue, qui doit se faire venger par un fils sans expérience de combat, lui demande s'il a du courage. Mais la question est-elle si insultante qu'elle s'attire cette fière réplique :
« Tout autre que mon père / 
L'éprouverait sur l'heure ? » 
Non moins célèbre que la réplique, la parodie qui en fut faite immédiatement par Boisrobert, et que rapporte Tallemant des Réaux dans l'historiette qu'il lui consacre. Pour divertir Richelieu, auquel il sert, disent les mauvaises langues, de bouffon, l'académicien fait monter un Cid parodique par des laquais et des marmitons. À la célèbre invective, « Rodrigue, as-tu du cœur ? », le fier Campeador répond : « Je n'ai que du carreau... »


Sourire mouillé de larmes

Homère, Iliade, VI, vers 484 (IXe siècle ACN) 
Sourire d'Andromaque à son fils Astyanax, après les adieux d'Hector.


Avoir le trac

Il ne semble pas que les comédiens aient le trac depuis très longtemps ; du moins s'ils avaient cette peur ou angoisse irraisonnée que l'on ressent avant d'affronter le public, ils n'avaient pas le mot. 
Le trac daterait de la première moitié du XIXe siècle, mais Littré l'ignore, ce qui indique qu'il n'était pas d'un usage courant avant la fin du siècle. Cependant, il n'a pas l'air d'être de formation argotique car il est passé tout de suite dans la langue familière de la bonne société.
Les Goncourt notent dans leur Journal à la date du 3 mars 1885 : « Au fond, cet article du Gaulois me donne le trac. Car si ce soir, il y a quelques sifflets, avec tout ce qu'il y aura dans la salle de mauvaises dispositions latentes, chez la plupart de mes confrères, c'est une partie compromise, un four quoi, encore », (Robert).
La formation du mot tient peut-être au claquement des dents de celui qui a très peur — et donc aussi un très gros tracas ! Furetière signalait déjà le trac sous forme de bruit : « Terme factice & populaire, qui exprime le bruit d'une chose qui se remue avec violence, & qui a donné le nom au jeu de Triquetrac. »
En tout cas, son premier emploi paraît venir non du théâtre, mais du collège. G. Gougenheim cite un petit vocabulaire collégien de 1845 où le trac apparaît avec définition et exemple : « Trac, taf (avoir le). Avoir peur, caponner : Adrien a le trac quand Laveau veut le bûcher (le battre). »
Ce même ouvrage (Les Mystères des collèges d'Albanès, aux éditions G. Harvard, 1845) donne pour exemples dans la même liste : bahut, cafarder, voyou, etc., pour appartenir à un jargon encore relativement secret, ainsi d'ailleurs que copain, pion, et truc, lesquels sont des mots de très ancien français et dont les deux premiers au moins ont effectivement repris essor chez les collégiens du XIXe siècle. 
Cela dit, ces mots de 1845 avaient peut-être un demi- siècle d'existence ou davantage entre les pupitres. Et s'ils étaient familiers, ils n'étaient pas vulgaires ! Ce monde de petits-bourgeois fortunés qui peuplaient les collèges ne se seraient pas permis !
Ce qui tendrait à expliquer que le trac ait pu réapparaître quelques dizaines d'années plus tard sous la plume des écrivains et des échotiers, par allusion familière aux bancs des écoles où ils l'avaient appris.


Avoir une marotte

Marotte est comme Marion, un diminutif de Marie. 
Elle désigne également une figurine, une poupée, pour les mêmes raisons qui ont créé les mariols et les marionnettes. L'accouchée — dit un texte du XVe siècle — est dans son lit, plus parée qu'une épousée, tant que vous diriez que c'est la tête d'une marotte ou d'une idole.
Toutefois, la marotte s'est spécialisée différemment en devenant le sceptre des bouffons de Cour : « Ce que les fous portent à la main pour les faire reconnaître. C'est un bâton au bout duquel il y a une petite figure ridicule en forme de marionnette coiffée d'un bonnet de différentes couleurs », écrit Furetière.
Cette marotte est aussi munie de grelots. Les manipulateurs de marionnettes appellent encore marottes celles qui sont constituées d'une tête fixée au bout d'un bâton.
Marotte se dit aussi d'une passion violente, d'une fantaisie, ou de quelque attachement qui approche de la folie. Chaque fou a sa marotte. Furetière oubliait cependant ce vieux proverbe écologique : « Si tous les fols portoient marotte, on ne sait de quel bois on se chaufferait ! »


Être grosjean comme devant

Encore cocufié 
Grosjean était le nom du paysan facile à berner que les saltimbanques mettaient en scène sur leurs tréteaux pour faire rire la foule. 
Son nom deviendra synonyme de mari cocufié. 
Les adverbes devant et avant s'employaient autrefois indifféremment : il faut donc comprendre : aussi cocu qu'avant


Faire le diable à quatre

Sur le parvis de Notre-Dame
Les jours de fête, il se jouait souvent sur le parvis des cathédrales ce qu'on appelait les Mystères, ces saynètes qui contaient aux fidèles des épisodes du Nouveau et de l'Ancien Testament.
Ces représentations pouvaient durer plusieurs jours. Pour distraire le public des histoires saintes, la troupe présentait en intermède des diableries. Il y avait les petites diableries à deux diables, et les grandes diableries à quatre diables qui menaient grand tapage.


Ramasser un billet de parterre

Tomber à l'orchestre
Jamais de fauteuils d'orchestre dans les anciens théâtres. Leur tapisserie aurait été vite dégradée par les gouttelettes qui tombaient des chandelles des lustres de la salle. 
Au pied de la scène, debout et coiffés d'un large chapeau pour éviter les gouttes de suif, se pressaient valetaille et grisettes. Cet emplacement s'appelait le parterre, les places les moins chères. Les plus chères, assises, étaient dans les loges ou sur la scène elle-même.
À partir de 1836, l'éclairage au gaz va tout changer. Le parterre deviendra orchestre alors qu'on relègue les musiciens dans une fosse. Les fauteuils qui seront installés à l'orchestre seront vendus au prix des loges. Et les pauvres envoyés au paradis ou au poulailler ! 
Curieusement, c'est à partir de cette date où il n'est plus vendu de billets de parterre, qu'apparaît cette plaisante locution, alliant le sens familier de par terre avec un billet de théâtre.